Le Chevalier au Blanc Ecu

(Диакритика отсутствует из;за технических ограничений платформы.)

Le Chevalier au Blanc Ecu 
La Queste du Saint Graal 

Au temps ou les hauts bois de France 
Gardaient l'antique remembrance, 
Un chevalier au blanc ecu, 
Pauvre d'avoir, riche en vertu, 
S'en allait par les voies desertes, 
Depuis sept ans, les mains ouvertes, 
Querant le Graal, saint Vaissel 
Dont nul n'est digne, fors le ciel.

La foret s'ouvrit devant lui 
Comme une porte dans la nuit ; 
Les chenes de mille ans levaient 
Leurs bras que les mousses couvraient ; 
Nul sentier : l'herbe avait repris 
Le pas des royaumes peris, 
Et sous la haute et sombre voute 
Dieu seulement savait la route.

Il n'entendait, au long des jours, 
Que l'oisel chantant ses amours, 
Et parfois, du fond des ramures, 
Une cloche aux paroles pures.

Une fontaine au flot d'argent 
Chantait pour Dieu, loin de la gent ; 
Le chevalier but a genoux 
L'eau qui rend le c;ur simple et doux.

Puis il trouva, dessous le lierre, 
Une chapelle sans priere 
Ou l'autel attendait, sans voix, 
Gardant l'empreinte de la croix.

Un saint ermite au blanc visage 
Sortit de l'ombre du feuillage 
Et lui dit, benissant son front : 
« Les orgueilleux ne trouveront 
Jamais le Graal ni sa grace : 
Dieu se retire quand on chasse. 
Le Graal ne se conquiert mie ; 
Il s'offre a l'ame qui mendie. 
Laisse l'epee et le renom ; 
Va-t'en pauvre, en disant le Nom. »

Le chevalier, sans mot, pleura, 
Puis plus leger s'achemina.

Une croix grise, au carrefour, 
Benissait la nuit et le jour ; 
La, sans requete et sans demande, 
Il fit de son c;ur une offrande.

Or, tandis qu'il priait encor, 
Parut, entre les rameaux d'or, 
Un grand cerf blanc, a la ramure 
Claire comme une eau qui murmure. 
Il ne fuyait ni ne craignait, 
Mais devant lui, doux, cheminait ; 
Le chevalier, sans nul effroi, 
Le suivit comme on suit un roi.

Ils vinrent dans une clairiere 
Ou le soir se faisait lumiere ; 
Nulle branche n'y remuait ; 
Le silence meme y priait.

Et dans l'air, entre ciel et terre, 
Passa, voile de blanc mystere, 
Un vase de clarte vetu 
Que nulle main n'avait tenu. 
Une odeur de rose et de miel 
Se repandit, venue du ciel, 
Et tout le bois, feuille apres feuille, 
S'inclina comme on se recueille.

Le chevalier tomba, front bas, 
Mais il ne le convoita pas, 
Car il savait, en sa simplesse, 
Que le Graal n'est pas richesse, 
Ni conquete, ni los, ni prise, 
Mais grace a l'ame qui s'est mise 
Nue et pauvre, livree aux mains 
De Celui qui fait les chemins.

La clarte s'eleva, legere, 
Comme l'alouette premiere, 
Et le bois redevint le bois : 
Ombre, silence, mousse et croix.

Mais une paix, que nul ne nomme, 
Plus douce que sommeil ni somme, 
Demeura dedans sa poitrine 
Comme une eau de source divine.

Puis il reprit, quand vint la brune, 
Sa route ou ne luit nulle lune. 
Nul ne sait s'il trouva le terme 
De la voie ou sa foi fut ferme ; 
Mais la queste du Saint Graal 
Dure encor par mont et par val, 
Et durera, dans la lumiere, 
Tant qu'une ame sera priere.

Daniil Lazko, Touapse 

Note critique 

« Le Chevalier au Blanc Ecu » se donne d'emblee pour ce qu'il est : non le recit d'une conquete, mais celui d'un depouillement. Le poeme epouse la forme meme des romans du Graal — l'octosyllabe a rimes plates, metre du roman courtois — et s'en sert non comme d'une contrainte, mais comme d'un pas regulier, celui d'un marcheur qui avance depuis sept ans sans savoir ou le mene sa route. Cette regularite metrique n'est pas ornement : elle est la marche meme de la quete, patiente et sans hate. 

La foret, ici, n'est jamais decor. Des le second mouvement, elle s'ouvre « comme une porte dans la nuit » : seuil plus que lieu, frontiere entre le monde visible et ce qui le deborde. Les chenes millenaires, l'herbe qui a recouvert « le pas des royaumes peris », les sentiers effaces sous la mousse composent un espace ou toute trace humaine s'efface pour que subsiste la seule route que « Dieu seulement » connait. La sombre futaie devient le lieu de l'epreuve interieure, cette foret ou, selon la tradition, les ames des chevaliers sont eprouvees loin du regard des hommes. 

Le c;ur doctrinal du poeme est confie a l'ermite, figure obligee du cycle du Graal, mais dont la parole ici renverse la logique heroique : « Dieu se retire quand on chasse. » Le Graal, dit-il, « ne se conquiert mie ; il s'offre a l'ame qui mendie ». Tout le sens du poeme tient dans ce renversement : la quete n'est pas une chasse, et celui qui poursuit perd, tandis que celui qui renonce recoit. Le motif de la chasse inversee trouve son image la plus juste dans le cerf blanc qui, loin de fuir, precede le chevalier « comme on suit un roi » — l'animal traditionnellement traque devient guide, et la poursuite se mue en obeissance. 

L'apparition du Graal, au terme du chemin, est traitee avec une remarquable economie. Nulle description, nulle possession : un « vase de clarte vetu que nulle main n'avait tenu », une odeur de rose et de miel, et l'inclinaison de la foret entiere « comme on se recueille ». La vision ne dure pas ; elle s'eleve « comme l'alouette premiere » — image de l'aube et de la resurrection au sein meme du soir, sur cette clairiere ou « le soir se faisait lumiere ». Le chevalier ne saisit rien. Sa grandeur est de ne pas convoiter : « il ne le convoita pas ». Ce qui lui demeure n'est pas un objet, mais « une paix, que nul ne nomme », deposee en lui comme « une eau de source divine ». 

La spiritualite du poeme est partout presente et nulle part appuyee. Elle passe par les objets — la source, la croix de pierre, l'autel « sans voix », le vase de clarte — et jamais par le commentaire. C'est la que le texte se montre le plus fidele a l'esprit du XIIIe siecle : le sacre n'y est pas explique, il est rencontre. Les choses portent le sens ; les images enseignent sans discourir. 

Le denouement, enfin, refuse toute cloture. On ignore si le chevalier atteignit jamais son terme ; la quete « dure encor par mont et par val, et durera, dans la lumiere, tant qu'une ame sera priere ». Le poeme s'acheve ainsi non sur une reponse, mais sur la perpetuation du mystere : la veritable quete ne s'acheve pas, parce qu'elle n'etait pas dirigee vers un avoir, mais vers un etat de l'ame. Le lecteur referme le texte comme le chevalier poursuit sa route — dans le silence de la foret, sous une lumiere qui a lui un instant et qui, desormais, ne s'eteindra plus. 

Daniil Lazko, Touapse — le 5 juillet 2026


Рецензии