La Quete
LA QUETE
Poeme
Daniil Lazko
Touapse, le 27 juin 2026
Sous le ciel de granit ou le couchant se fige,
Le vieux chevalier monte un sentier oublie ;
La rouille a mordu l'or qui jadis le liait,
Et son ombre, allongee, hesite sur la tige.
Les chenes immobiles, plus vieux que les autels,
Dressent dans la brume un peuple de colonnes ;
Nul oiseau ne traverse, et nulle voix ne sonne
Que le ressac lointain des ages eternels.
Il a quitte les rois, les bannieres, la gloire,
Les murs ou le triomphe inscrivait un grand nom ;
La-bas le bloc s'effrite et retourne au limon,
Et le marbre se rend au lierre et a l'histoire.
Plus bas, la mer profonde, indifferente et grise,
Repete sans temoin son immuable chant ;
Les falaises de schiste, ou s'arrete le vent,
Regardent les empires expirer sans surprise.
Aux ruines de Rome ou la mousse a grandi,
Aux dolmens accroupis sous les bruyeres mornes,
Il cherche, sans espoir de couronnes ni bornes,
L'eclat qui ne perit ni la nuit ni midi.
Nulle coupe ne brille au creux des sanctuaires ;
Mais l'eau dort, et la pierre, et le givre, et le jour
Qui blanchit lentement le faite sans retour,
Et le sel, et le vent sur les rocs solitaires.
Le chevalier comprend, et depose son glaive ;
La gloire n'etait qu'une rumeur sur le flot.
Nul ne saura son nom, nul ne dira son lot :
Il entre dans la brume, et la brume se ferme.
Les vents passent toujours sur les temples deserts,
Les constellations tournent leur roue ancienne ;
La mer, la pierre, l'aube, et la nuit aerienne
Demeurent — et la cendre est rendue aux deserts.
Note sur le Graal
Le Graal apparait dans la litterature francaise a la fin du XIIe siecle, dans le Conte du Graal de Chretien de Troyes, demeure inacheve. L'objet y est nomme sans etre explique : un « graal » — au sens ancien, un plat large et profond — porte en procession, rayonnant d'une clarte dont la nature n'est jamais dite. C'est precisement ce silence qui a fait sa fortune : l'objet appelait un sens que le texte refusait de fixer.
Robert de Boron, peu apres, christianise la matiere : le vase devient la coupe de la Cene, recueillie au pied de la Croix, et la quete se charge d'un poids sacramentel. Le vaste cycle anonyme du Lancelot-Graal, au XIIIe siecle, acheve cette transformation : le Graal n'est plus une merveille parmi d'autres, mais le terme d'un itineraire spirituel ou seul le coeur pur — Galaad, et non Lancelot — peut pretendre a la contemplation finale.
De cette tradition, le present poeme ne retient ni la procession, ni la coupe, ni la genealogie sacree. Il deplace l'objet hors de toute possession. Le Graal n'y est pas une recompense remise au vainqueur, mais une realite qui se derobe a la conquete : moins un vase qu'une qualite de lumiere, moins une fin qu'un etat du monde. Ce parti pris rejoint, par-dela les siecles, l'intuition premiere de Chretien — que la force du Graal tient a ce qu'il ne se laisse pas nommer.
Le cadre breton n'est pas accessoire. Les hautes terres, les dolmens, les ruines romaines envahies de mousse offrent un decor ou la pierre est plus ancienne que les royaumes, et ou la quete de l'Absolu peut se lire comme une lecon de duree : ce qui demeure n'est pas ce que l'homme batit, mais ce qu'il traverse.
Analyse litteraire
La Quete se compose de huit quatrains d'alexandrins a rimes embrassees, d'une regularite constante. Cette architecture close — la strophe qui se referme sur elle-meme par la rime — sert le sujet : chaque quatrain est un bloc, une pierre posee, et l'ensemble progresse par juxtaposition plutot que par enchainement discursif. Le poeme avance comme on gravit un sentier, par paliers.
Mouvement d'ensemble
La composition suit un arc net mais retenu. Les deux premieres strophes etablissent la figure et le decor : le chevalier vieilli, l'armure rongee, la foret de chenes dressee « comme un peuple de colonnes ». La troisieme opere le renoncement — abandon des rois, de la gloire, du nom — non par declaration du heros, mais par l'image de la pierre qui s'effrite et retourne au limon. Les strophes medianes deploient le paysage indifferent : la mer qui repete son chant sans temoin, les falaises qui regardent expirer les empires. La sixieme strophe touche au Graal sans le definir, par une simple enumeration de choses — l'eau, la pierre, le givre, le jour, le sel, le vent. Les deux dernieres consomment la disparition : le chevalier depose son glaive, entre dans la brume qui se referme, et le cosmos poursuit sa course.
La chose plutot que l'idee
Le principe esthetique du poeme est la primaute de l'objet sur le commentaire. La ou une version anterieure enoncait la nature du Graal — « il est cette clarte » —, le texte definitif lui substitue un inventaire de presences concretes et laisse au lecteur le soin de la synthese. C'est la lecon parnassienne : la pensee ne se declare pas, elle se depose dans les choses. De meme, la chute de la troisieme strophe ne fait pas dire au chevalier que toute grandeur est vaine ; elle montre le bloc qui s'effrite, et le sens nait du spectacle.
L'indifference du monde
La nature n'est ni hostile ni consolatrice : elle est sans egard. La mer « repete sans temoin son immuable chant » ; les falaises regardent les empires « expirer sans surprise ». Cette absence d'emotion est le coeur du poeme. L'homme y traverse un decor plus ancien que lui, qui ne le regarde pas. La seule chaleur du texte est celle, contenue, de la derniere strophe humaine — « Nul ne saura son nom » —, ou la tristesse affleure sans s'epancher : tragedie sourde, sans pathetique.
Metrique et musique
L'alexandrin est tenu avec une cesure reguliere a l'hemistiche, et la rime embrassee installe une respiration ample, sans virtuosite ostentatoire. Les sonorites vont vers le grave et le mineral : « granit », « schiste », « dolmens », « ressac ». L'enumeration finale — « la mer, la pierre, l'aube, et la nuit aerienne » — referme le poeme sur un catalogue d'elements laisses nus, sans metaphore, comme pour rendre la parole au monde et la retirer a l'homme. Le dernier vers — « Demeurent — et la cendre est rendue aux deserts » — oppose en une seule ligne la permanence des steles et le retour de l'homme a la poussiere.
Filiation
Le poeme se reclame de l'esthetique parnassienne et, singulierement, de la maniere de Leconte de Lisle : objectivite contemplative, grandeur minerale, refus de la confidence. Il puise sa matiere dans la tradition du Graal — Chretien de Troyes, Robert de Boron, le cycle du Lancelot-Graal — mais il en detourne le sens : non plus la conquete d'un objet sacre, mais l'apprentissage de l'eternite par le renoncement. Ce qu'il vise n'est pas le recit d'une aventure, mais la contemplation d'une verite plus ancienne que toute civilisation.
https://www.poeme-france.com/auteur/daniil-lazko/texte-216946
Свидетельство о публикации №126062704907