Jour premier

L Ete entrait lentement dans ses droits, promettant des jours pleins de lumiere et d insouciance. Paris, ville de reve, ville d amour, se preparait a sa floraison habituelle et serene. Mais un fil invisible et inquiet planait deja dans l air, presage d un malheur imminent.

Elle etait une petite fille de neuf ans, aux cheveux eternels et rebelles, que sa mere avait finalement decide de dompter en lui coupant une coupe carree. Elle ressemblait maintenant presque a un garcon, ce qui avait, d ailleurs, certains avantages. Parmi les garcons de la cour, elle etait acceptee comme l une des leurs, et elle s amusait avec eux, oubliant les jeux de filles.

Ce jour cependant, a jamais grave dans sa memoire. Le premier jour du raid. Malgre la nervosite, cette tension etrange et palpable qui regnait autour, elle avait aide sa mere le matin a preparer cette compote speciale et epaisse, destinee a calmer. Elle coupait avec enthousiasme du journal en fines bandelettes, avec lesquelles sa mere, le visage concentre, collait les fenetres en croix. Tout cela lui semblait alors faire partie d un jeu incomprehensible, un peu effrayant, mais un jeu neanmoins. Mais quand le premier hurlement assourdissant des sirenes retentit, le jeu prit fin. La peur prit la releve. Une peur si vive, si penetrante, que tout en elle se gla;ait, se contractant en un noeud.

Elles couraient. Elles couraient a perdre haleine, vers le metro, ou un abri anti-aerien avait deja ete organise. Dans ses mains tremblees, elle serrait fermement son ami fidele – un ours en peluche, tricote par les mains bienveillantes de sa grand-mere. Cet ours etait son compagnon constant, son temoin silencieux de toutes les joies de son enfance et, maintenant, son seul reconfort dans l horreur naissante.

S echappant dans la rue, elle s immobilisa, levant la tete. Le ciel de Paris, habituellement si clair et serin, etait rempli. Rempli d aerostats massifs et sinistres, semblables a des gardiens geants et muets. Ils pendaient, eclaires par les faisceaux erratiques des projecteurs, les degageant de l obscurite. Ils etaient si immenses, si irreeels, que dans son esprit d enfant germa un desir irresistible, desespere. Le desir de grimper sur l un d eux, de s envoler loin, loin, la ou il n y avait plus ce bourdonnement terrifiant et pulsant des avions, ou le soleil brillait tranquillement, et ou sa mere souriait.

En bas, dans le metro, c etait la cohue. Les gens etaient assis, serres les uns contre les autres, ou se tenaient debout, paralyses par la peur, attendant. Elle avait peur de se perdre dans cette foule, alors elle serrait de toutes ses forces la main de sa mere. De l autre main, desespereement, elle pressait contre sa poitrine son ami fidele et doux, inhalant son odeur familiere et apaisante, qui etait le dernier ilot de sa vie anterieure et insouciante. Ici, dans cette obscurite souterraine, ou chaque bruissement semblait un presage de la fin, elle serrait son ours contre elle, comme pour se cacher dans ses pattes douces de tout le monde.

Il n'avait pas tout de suite remarque sa; il etait un garcon, un garcon ordinaire jusqu'a ce jour. Et aujourd'hui, toutes ses pensees etaient tournees vers l' chce, non pas l' chce de cet abri souterrain, mais l' chce de ces sons, des alarmes, et encore plus effrayant, du son des bombes qui tombaient. On ne sait jamais ou elle va tomber. Par reflexe, en venant ici, il tournait la tete, les cherchant du regard.

Et la, dans ce crachin de poussiere, il l'a vue. Et il n'a pas pu detacher son regard. Il n'avait jamais vu une fille plus belle. Elle etait assise, serrant son ours en peluche, et des larmes coulaient sur ses joues. Et il n'aurait pas pu dire ce qui l'avait attire vers elle, il savait juste qu'elle etait la bonne.
La jeune fille, probablement genee par une telle attention fixe, a enfoui son visage dans son ami doux.

Les annees qui ont suivi furent remplies non seulement de peur et de douleur des pertes, mais aussi de courage, d'une foi inepuisable en un avenir radieux, en la victoire. Leurs vies les ont dispersees dans differents pays, mais cette fille a la coupe courte lui donnait la force de vivre, meme quand cela semblait impossible. Cette rencontre dans le metro parisien ne s'est jamais oubliee. Il la cherchait comme une aiguille dans une botte de foin – apres tout, combien de telles filles y avait-il dans le monde, et laquelle etait la bonne? Cela a pris 50 longues annees depuis cette rencontre. Et voici, il avait le billet precieux dans sa poche, seulement quelques jours avant son depart, et le petit etait de l'acheter un ours en peluche identique, pour qu'il soit exactement le meme, mais etrangement, il n'a pas pu en trouver un tel au TsUM. Ses amis lui ont indique un vieux maitre de jouets qui vivait dans l'isolement. Quand il a appris pourquoi, cet homme lui a fait un ours en peluche similaire en quelques heures.

Paris. La ville Lumiere, le c;ur battant de la France, se preparait a une longue nuit d’aout.

Cinquante ans plus tot, dans les entrailles sombres d’un abri anti-aerien, un jeune homme avait vu une petite fille. C’etait l’ete 1940. L’effroi se lisait sur tous les visages, mais dans les yeux de la fillette, il y avait aussi une tendresse infinie pour l’ours en peluche qu’elle serrait contre sa poitrine. Un ours use, t;moin silencieux des jeux d’une enfance interrompue par la guerre. Le jeune homme, lui, avait ete captive par ce regard pur, par ce geste de protection desesperee. Ce jour-le, il avait promis e son c;ur de la retrouver.

Aujourd’hui, ce meme homme, le regard marque par les annees et les epreuves, se tenait a l’angle de la rue de Rivoli et de la rue Sainte-Honore, un endroit familier ou l’histoire avait tiss; ses fils. Les annees avaient passe. La guerre avait fini par ceder la place a la paix, et Paris avait fleuri a nouveau. Mais ce jour-la, dans l’air vibrant d’une tension nouvelle, son c;ur battait d’une attente febrile. Il savait qu’elle serait l;. Il savait qu’elle ramenerait ses petits-enfants chez eux, apres leur visite habituelle, et qu’elle ne s’attarderait pas pour le diner, malgre les invitations chaleureuses et constantes. Il le savait, car c’etait sa maniere a elle de preserver une sorte d’intimite, de ne pas imposer sa presence la ou le temps semble s’etre arrete.

Et puis, il l’a vue. Elle marchait, la silhouette familiere, le meme pas mesure, le meme port de t;te elegant. Et dans ses bras, elle serrait un ours en peluche. Un ours… presque le meme. Un frisson a parcouru l’echine de l’homme.

Elle, en avancant, a leve les yeux par hasard, et son regard a croise celui de l’homme. Immediatement, elle a baisse les siens, un geste instinctif. Mais quelque chose a piqu; au vif son c;ur. Une etincelle du passe, une resonance profonde. Soudain, le voile des decennies s’est dechire.

Elle a revu cette chaleur ;touffante de l’abri, l’odeur de poussiere et de peur. Elle s’est souvenue du garcon aux yeux grands ouverts, qui la regardait avec une attention si intense, un regard qui avait traverse la panique et le chaos. Elle s’est souvenue de la simplicite de cet ours, son refuge. L’homme devant elle, avec son ours dans les bras, portait en lui le reflet de ce gar;on.

Un torrent d’;motions a deferle, la submergeant. La surprise, la nostalgie, une douleur douce-amere, et cette reconnaissance qui transcende le temps et les apparences. Elle s’est arretee, son ours serre encore plus fort contre sa poitrine, les larmes montant a ses yeux. Face ; elle, l’homme, le regard empli d’une tendresse infinie, lui offrait le meme ours, le meme sourire hesitant qu’il y a cinquante ans.

Ce jour-la, a Paris deux ames, separees par le temps et les epreuves, se sont retrouv;es grace a un vieil ours en peluche, porteur d’un souvenir intact, d’un amour silencieux et d’une promesse tenue.


Stefi


Рецензии